Géographie de l'économie circulaire au-delà des pays développés - Jean-Claude Levy (13 juin 2016)



Les 4 et 5 juillet 2016 au Palais des congrès de Paris, le FORUM DE L’ACTION INTERNATIONALE DES COLLECTIVITES TERRITORIALES s’est tenu sous l’égide de Cités Unies France (CUF). Réunissant 1350 participants dont plus de la moitié venus de l’étranger, ce forum s’est tenu parallèlement à la réunion de la Commission nationale de la coopération décentralisée(CNCD), présidée par le Ministre des Affaires Etrangères et du développement, renforçant la nécessité pour la France d’entretenir une ambition internationale dans le domaine.


Dans cet article, Jean-Claude Lévy nous livre son analyse et nous invite à dépasser nos cas spécifiques pour considérer les évolutions possibles au-delà des pays développés. Il rappelle alors l'importance que la francophonie peut constituer en matière d'opportunités pour étudier et mettre en oeuvre l'économie circulaire.


La crise de 2008 signale que notre mode de production, de consommation et d’échanges ne saurait indéfiniment croître sans dommage, à partir d’une bande géographique d’Ouest en Est, de Vancouver à Vladivostok. En témoigne l’inaptitude macroéconomique de cette zone géographique « occidentale », relativement homogène, à surmonter la panne plus ou moins persistante de sa propre croissance, tandis que cette croissance-là est affectée par une économie informelle non négligeable. Cette dernière ne peut être évaluée, notamment dans les secteurs industriels, à travers des données et des indicateurs bien repérables.

Celles et ceux qui existent sont souvent approximatifs. Par exemple, premièrement en France, 13 % de entreprises auraient recours au travail noir dans le BTP, 12 % dans les hôtels en 2012, 17 % des entreprises y auraient recours en Rhône-Alpes, Franche-Comté, Bourgogne (cf. Les Échos, 29 juillet 2014). Dans cette perspective, il n’est pas abusif d’écrire qu’en dehors de cette zone, cette économie informelle traditionnelle, incompressible, auto-organisée, statistiquement assez insaisissable, fait vivre vraisemblablement, sans qu’on sache très bien comment, plus de 50 % des habitants de la planète (selon l’AFD, au Cameroun 80 % de l’économie est informelle) !

Tout indique ainsi les limites de la gestion macroéconomique d’un monde devenu largement multipolaire. Le modèle macroéconomique de développement élaboré dans les pays développés, voire dans  les pays émergents avancés − Chine, Inde, Amérique latine −, sauf à considérer béatement les choses, ne paraît pas très apte à être répliqué, ni a fortiori  à résoudre la crise qui perdure depuis 2008, avec ses avatars climatiques, migratoires ou guerriers !

On peut en revanche considérer qu’une économie moins linéaire, plus « circulaire », ferait figure d’alternative, à terme, aux apories perceptibles des économies « occidentales » qui véhiculent principalement ce modèle. La chose est institutionnellement et prospectivement actée en France depuis la Loi pour une transition énergétique (cf. titre IV). À une échelle incomparable, la République populaire de Chine a, par exemple, inscrit cette hypothèse dans ses lois, et en expérimente désormais largement les effets, s’orientant vers « une civilisation écologique ».

On peut évidemment parler en France de transition énergétique, écologique de surcroît, ou de gradualisme et de civilisation écologique en Chine, mais le risque serait toutefois que, derrière des commodités de langage, on en reste ici comme ailleurs à une notion macroéconomique, qu’elle soit libérale ou socialiste, sans que les complexes territoriaux soient appréciés et pris en considération selon la dialectique propre et la spécificité de leur matérialité territoriale elle-même. Les systèmes de production locaux (SPL) ne fonctionnent pas seulement par branches ou secteurs industriels, surplombant un monde par ailleurs devenu non plus « bipolaire » (ni W/E, ni N/S à tous les sens de ces termes), mais multipolaire. Et il faut en gérer les interfaces en tous lieux. Pour ne pas quitter la Chine, les ouvrages de Keneth Pomeranz(1) et plus récemment celui de Michel Aglietta(2) sont tout à fait complémentaires. Ils démontrent, sur la longue durée, que dans la Chine d’hier, comme dans celle d’aujourd’hui, les effets des tensions considérables qui s’y sont inscrits − et qui persistent encore, en terme de rapports sociaux −, ne sont évidemment pas réductibles à la chimie, à la biologie, à la physique, ni aujourd’hui à un socialisme prétendument scientifique, ni au totalitarisme, qui y a fait long feu (et encore moins à la doxa d’une économie libérale qui y reviendrait sans cesse sous la forme d’un capitalisme rouge et transformerait tout d’une main invisible, sans y rien changer).

Le XXe siècle, comme le précédent, a vécu. Il est à présent perceptible que les contractions de l’emploi, la xénophobie, les révoltes ethniques, qui adviennent d’une façon cumulative depuis le début du XXIe siècle, et le développement inégal, qui lui-même s’accroît dans tous les continents, nous font savoir, d’une façon de plus en plus explicite, que la gestion macroéconomique de la planète cornaquée par les pays développés est en panne, y compris pour ce qui est aujourd’hui de la « green » économie.

La multipolarité est irréversible. Il n’y a pas de modèle économique ou politique qui serait de droit imposable à sa réalité. La voie chinoise n’impose pas idéologiquement son « économie socialiste de marché » contre le « capitalisme » : c’est d’abord, nécessairement et en priorité pour réduire le risque d’un développement inégal et vertigineux qu’elle paraît l’avoir choisie, afin de maîtriser son développement écologique, social et culturel.

Nulle société, nul individu, en n’importe quel lieu, ne saurait avoir l’âme exclusivement assujettie au dollar ou au yuan.

Et l’alternative de coopération préconisée dans le monde entier, en faveur d’une économie circulaire, pour réguler les formes compétitives des marchés plutôt que de s’y soumettre, répond alors, à une sorte crise sociale, existentielle, ontologique du point de vue des individus qui l’affrontent, autant qu’à une crise économique, d’autant qu’il y a de par le monde − occidental ou non −, un certain nombre d’expérimentations effectives, dont on peut par ailleurs mesurer les effets.
 
« L’économie circulaire pourrait alors être conceptuellement entendue, par principe, comme une dynamique des territoires, en tant que processus intégratif, alternatif, de solidarité et de proximité, applicable à tous les « acteurs » et à tous niveaux d’organisation socio-économiques et écologiques, avec l’objectif de développer des dynamiques technologiques et politiques, d’écologie industrielle, d’éco-conception, de fonctionnalité, etc. » Cela signifie, simultanément, « une aptitude à maîtriser la production énergétique, à réduire, à recycler et à réutiliser les flux-matière solides, gazeux, organiques et inorganiques, dans le cadre de politiques socio-économiques, territoriales, planifiées et appropriées, sous l’égide d’un maître d’ouvrage souverain, concernant notamment le foncier urbain et rural ».

En témoigne l’ouvrage « Des Clés pour agir », fruit d’un effort commun de l’Institut de l’économie circulaire et de Greencross. Cet ouvrage de 25 pages illustrées vient de paraître aux Éditions We Demain et traite de l’aptitude des élus locaux à faire de l’hypothèse de l’économie circulaire un enjeu pour leurs actions extérieures en direction des Pays en développement (PED), des pays des moins avancés (PMA), des pays pauvres très endettés (PPTE). Il est modeste, mais navigue au long cours, notamment vers l’Afrique, le Sénégal, le Québec, la Nouvelle-Calédonie, la Chine. Il parcourt l’ensemble des dynamiques « intégratives » de l’économie circulaire (écologie industrielle, éco-conception, économie de fonctionnalité, etc.), en 10 brefs chapitres, vers une transition écologique annoncée pour le XXIe siècle, pour répondre à la crise énergétique, écologique, économique et sociale qui persiste depuis huit ans. Le tout est de favoriser l'intégration des dynamiques envisagées à « l’espace-temps » des territoires, à leur  l’intérêt bien compris et surtout à celui de leurs habitants, notamment à travers des solidarités locales, économiques et nécessairement sociales (l’ethno-sociologie étant ici une connaissance obligatoire).

Mais, sous peine de rester une notion académique inconsistante, la notion − le concept ? − d’économie circulaire devra très nécessairement être précisée en termes de R & D, sous forme de recherches/actions territorialisées à visée comparative, d’une façon interdisciplinaire et intersectorielle, d’abord en direction d’espaces expérimentaux spécifiques, appartenant à 4 ou 5 collectivités jumelées, au plus près des SPL.

Il ne saurait ici, évidemment, y avoir de modèle. Mais l’originalité française représenterait alors une opportunité incontestable pour que, grâce à la langue française, tout un réseau d’initiatives particulières conduise à produire un système cohérent, partant de la diversité. À cet effet, dans le champ exceptionnel des 5 000 coopérations francophones, associées à la Commission nationale de la coopération décentralisée (CNCD), il y aurait regret à penser que 4 ou 5 d’entre elles ne soient pas disponibles.

Bien au-delà des pays développés, sur la route multipolaire d’Habitat III et de Cop 22, bien après 2017, l’horizon de l’économie circulaire viserait  alors à constituer un vecteur nouveau de développement intégré, sur de nombreux territoires diversifiés, pour changer à terme notre mode de production, de consommation et d’échanges.
 
(1) K. Pomeranz : Une Grande Divergence : la Chine, l’Europe et la construction de l’économie mondiale, Paris, Albin Michel, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2 000, mais traduit en français seulement en 2010.
(2) M. Aglietta : La Voie chinoise, capitalisme et empire, avec Guo Bai, Paris, Odile Jacob, 2012.

Jeudi 21 Juillet 2016

  


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