Entretien avec un hypothétique journaliste chinois



Questions/réponses du 23 juin 2015


Entretien avec un hypothétique journaliste chinois

A travers vos différentes recherches effectuées sur l'économie circulaire, comment définiriez-vous "l'économie circulaire" ? Quelle est la principale différence entre l'économie "traditionnelle" et l'économie circulaire ?

L’économie « circulaire » est généralement définie par opposition à une économie traditionnelle, entendue comme « linéaire », c'est-à-dire étroitement dépendante, dans l’espace et dans le temps, d’une ligne de production, de consommation et d’échange consistant à produire des biens - le plus souvent obsolescents, pour les consommer, puis les jeter, à l’infini... La conséquence de cette linéarité ne conduit ni à une valorisation des ressources humaines ou naturelles utilisées, ni à un élargissement du capital investi : elle conduit même au contraire régulièrement à déprécier ce dernier, parfois  radicalement.

De mon point de vue, très précisément, c’est ce qui est arrivé, lorsqu’aux Etats-Unis,  l’on a vendu, obstinément, des biens à des clients dont on savait pertinemment qu’ils étaient eux-mêmes insolvables, comme l’a bien montré le phénomène des subprimes, avec en conséquence crise bancaire et dépréciation  de la monnaie. Cette dépréciation financière a en effet engendré la crise structurelle de 2008, d’abord bancaire, puis générale ; elle s’est de surcroît symptomatiquement accompagnée, par la même occasion, d’un signe ponctuel de l’épuisement progressif et « linéaire » des ressources naturelles non renouvelables (« linéaire », c’est-à-dire en ligne directe : depuis l’abondance vers raréfaction, puis, à terme, vers la pénurie), concernant par exemple le pétrole – mais pas seulement, c’est aussi à plus long terme le cas prévisible de l’épuisement de tous les carburants fossiles, utilisés à la production d’énergie indispensable à toute forme d’économie. C’est à l’échelle planétaire de la nature toute entière que ces effets de crise sont mesurables.

En témoigne l’enjeu pétrolier, avec la volatilité de son prix, qui se conjugue avec celle du cours des monnaies, en Asie mineure ou au Moyen-orient, un des épicentres de cette crise générale de 2008 ; celle-ci perdure dangereusement par le monde multipolaire d’aujourd’hui. Depuis les années 70 du XXe siècle, il apparaît enfin de façon avérée que les écosystèmes résistent très mal à cet épuisement inéluctable. Celui-ci s’accroît, en raison des besoins insatiables de la croissance urbaine, voire d’une sorte de métropolisation irréversible de la planète, très vorace en consommation d’énergie.

La crise pétrolière et énergétique fut un premier avertissement, dans les Année 70 du XXe siècle, à propos des limites de l’économie « linéaire ». C’est à dire que la métropolisation (75 % des habitants de la planète seront des urbains en 2050 !) n’engendre pas, comme on le croit souvent  une « civilisation urbaine », elle s’accompagne de dysfonctionnements naturels et sociaux redoutables, en termes d’énergie ou de climat, de biodiversité, mais aussi de misère, dans de nombreux endroits du globe. Le rapport Brundtland  a déjà tiré la sonnette d’alarme, en 1987 et il n’est alors pas abusif d’écrire aujourd’hui que l’économie « linéaire » provoque une crise « urbaine » de la Nature,  simultanément avec la crise de 2008.
 
Définition
 
Par opposition aux dégâts de l’économie linéaire, on cherche à réguler les marchés financiers et l’on fait, désormais, l’hypothèse d’une économie entendue comme circulaire, y compris par la loi,  par exemple au Japon, au Danemark ou en Allemagne, ou encore dans le contexte émergent d’une économie socialiste de marché à la chinoise, Et l’économie « circulaire » peut alors être définie, face à la crise économique ultime de 2008,  comme une tentative de réponse, afin de réguler le système d’élargissement aveugle du capital, face à la dégradation du progrès social et en fonction de la protection des écosystèmes. Cette définition économique écologique et politique interroge de plein fouet le mode actuel de production, de consommation, d’échange, ainsi que l’ensemble des rapports sociaux contemporains.

 Il est alors symptomatique, en ce qui concerne la Chine,  que le Gouvernement envisage à terme l’économie circulaire avec une visée – urbaine ou pas - de « civilisation écologique ».
 
Plus concrètement, dans l’espace des territoires, comme dans le temps des mesures socio-économique, l’hypothèse de l’économie circulaire alors peut-être définie, en Chine comme ailleurs, comme émergence graduelle d’un processus de gouvernement intégratif, aux différents niveaux d’organisation socio économiques, visant à restituer aux cycles de vie naturels les matières premières utilisées, dans les cycles de production, de consommation et de vie. Cela signifie à la fois une aptitude à caractériser, à maîtriser, à réduire, à recycler et à réutiliser les flux matière solides, gazeux, organique et inorganiques, mais aussi les « flux » financiers dans le cadre de politiques nationales et territoriales planifiées appropriées, à l’échelle de tous les nivaux d’organisation écologiques et administratifs.

C’est-à-dire qu’il s’agit d’abord, dans les faits, de promouvoir une gouvernance territoriale concrètement appliquée à la réduction de l’usage des ressources naturelles, à l’éco-conception, ainsi qu’à l’écologie industrielle et agricole. C’est en tout cas l’objectif de la Loi chinoise pour la promotion de l’économie circulaire (2009), dont nous avons pu observer l’application en Chine, et de la plus récente directive gouvernementale (2013) portant sur l’appel à projets pour « 100 villes chinoises, districts ou comtés  expérimentaux de l’économie circulaire ».

Dans votre livre, vous dites que l'économie circulaire est la question écologique imminente, quelle en est la raison ?

Lorsque l’on considère la longue durée de l’Histoire – à tout le moins celles de sociétés « occidentales », l’imminence de la question écologique repose d’une part sur des utopies socio historiques, formulées dès le XVIe ou le XVIIe siècle, et d’autre part sur des philosophies de la Nature, qui proposaient alors un Temps non pas cyclique mais censé commencer dans la barbarie, pour s’acheminer ensuite vers la civilisation, avec l’appui de la science.

L’écologie n’était pas née. Elle n’était alors pas même imminente. La Nature, qui en tenait lieu, était alors considérée comme « bonne », à l’instar de son Dieu Créateur tout puissant, selon les sociétés monothéistes, tandis que le « Sauvage » (non pas le « barbare » des grecs, qui désignait seulement « l’étranger ») était lui-même considéré naturellement comme « bon » par des philosophes des lumières, comme Diderot, ou Rousseau. Dans mon premier livre auquel vous faites allusion (« L’urgence écologique, monde en transe, Chine en transit », JC Lévy, Ed. des Points et Chaussées, Paris 2009), j’évoque ces utopies, parfois pré-socialistes, ainsi que tout particulièrement l’œuvre du romancier anglais Daniel De Foë : son roman Robinson Crusoë montrait en 1719 comment la pédagogie « à l’occidentale » d’un « Robinson » était capable d’instruire un « naturel », un « bon sauvage » comme Vendredi, pour en faire un être civilisé.  Robinson et Vendredi devinrent par la suite des héros et cette histoire est devenue un mythe, qui a particulièrement justifié tous les colonialismes et a duré prés de trois siècles ! La vertu « éducative » de ce mythe touche maintenant à sa fin. Il n’est maintenant plus possible de parler de « sauvages », par opposition à des peuples « civilisés », l’ethnologie a largement démontré (Cf. P. ex. Lévi-Strauss) que les peuples « primitifs » soi-disant « sauvages » disposaient de savoirs, fondés sur une connaissance et sur un respect de la Nature tout à fait considérables.
 
Limites anciennes de l’économie « linéaire »
 
Au XVIIIe siècle, on pouvait alors évidemment  imaginer qu’une économie fût «  linaire », au sens où nous l’entendons aujourd’hui,  tant sur le plan matériel que du point de vue philosophique. Le  libéralisme et sa « main invisible » - selon Adam Smith, pouvaient laisser croire à une régulation des excès du capitalisme anglais, que l’on estimait néanmoins apte à générer de façon progressive un développement économique et social favorable pour l’humanité.

Ce qui s’est produit au contraire, à l’époque, c’est par exemple l’épuisement tout entier du stock de forêt du royaume britannique, laissant sa place au territoire de l’agriculture, de l’industrie du charbon, de l’industrie textile, favorisant une révolution industrielle réellement linéaire, tournée vers le « progrès » entendu en termes de philosophie politique, mais qui provoquait aussi,  simultanément,  un développement social destructeur pour la Nature, impitoyable pour la main d’oeuvre et pour la force de travail des soi-disant « sauvages » de ce temps, grâce aux esclaves et au commerce « triangulaire » qui organisa le pillage du Nouveau Monde. La Chine et l’Inde en ont été profondément marquées.  Les civilisations amérindiennes ou africaines n’y ont pas résisté.
 
Aujourd’hui, en 2015, le monde n’est plus soit occidental et civilisé, soit sauvage et barbare, ni bipolaire (bien qu’un  peu maniaco-dépressif !), il est multiculturel et multipolaire. Mais il semble courir à sa perte. C’est au sein du long parcours historique dont je viens de parler, y compris concernant les peuples « primitifs », leurs civilisations autochtones, y compris en Asie, en Afrique, en Océanie ou en Chine, sur la base de l’ethnologie, de la philosophie, qu’il est alors urgent de formuler l’hypothèse d’une économie circulaire : mais alors dans la perspective très récente de l’écologie scientifique. Il a fallu en effet attendre 1945, pour que cette dernière obtienne un statut de discipline scientifique véritable, toutefois bien après que Humboldt, Darwin, Mobius, Tansley, Lindemann, Odum, jusqu’aux années 1940 aient contribué à en formuler des bases élémentaires, tandis que Marx et Engels pointaient, en ce qui les concerne, l’exploitation délétère jusqu’à la fin des ressources humaines et  naturelles. Ce n’est qu’après le rapport Brundtland, dans les années 80 du XXe siècle, après les grandes conventions sur la biodiversité, après les Agendas 21, à la suite du réchauffement climatique, que la crise de 2008 semble avoir créé une sorte de choc révélateur, pour que l’économie circulaire trouve enfin une définition, encore tâtonnante, dont nous venons de proposer la formule.

On peut alors écrire que l'économie circulaire est maintenant devenue une réponse à  une question écologique devenue réellement imminente.

 C’est perceptible, par exemple, lorsque nos sociétés – parfois radicalement, à l’instar de  l’abandon programmé du nucléaire en Allemagne, recherchent un « mix » énergétique harmonieux, qui verrait progressivement les énergies renouvelables prendre le pas sur l’énergie produite à partir de ressources fossiles. C’est effectif, lorsqu’un la Loi sur la transition énergétique est adoptée par le parlement français fin 2014. C’est encore plus vrai lorsque cette loi française intègre dans son texte l’économie circulaire, notamment grâce son Titre IV : avec, par exemple, la définition d’un ensemble d’objectifs chiffrés, la réduction de moitié des quantités de déchets mis en décharge, l’objectif de recycler 60% des déchets en 2025, le renforcement du principe de proximité dans la gestion des déchets, afin de développer des cycles courts de réemploi et de recyclage, ou encore l’amélioration de la conception des produits, pour réduire leur impact environnemental et augmenter leur durée de vie.

Mais comme dit le proverbe, il y a encore loin de la coupe aux lèvres : bien que déjà politiques, ces éléments de réponses sont encore principalement d’ordre technologique et normatif, la « civilisation écologique » n’adviendra certainement pas demain.
 

Comment voyez-vous l'évolution et le développement de l'économie circulaire en France ? En février 2013, a été créé l'Institut de l'économie circulaire. L'objectif de cet institut est avant tout de cibler les obstacles et les éléments favorables au développement de l'économie circulaire. Quels sont, d'après vous, les principaux obstacles et les principaux éléments favorables au développement de l'économie circulaire ? Parmi les éléments favorables, quel rôle peut jouer l'éco-conception ?

En France, jusqu’à la fin des années 2010 l’économie circulaire ne faisait même pas partie de notre vocabulaire courant - pas plus que dans l’Union Européenne, quoiqu’en Allemagne et aux Pays-Bas ce vocabulaire recouvrît déjà des initiatives, y compris législatives, surtout en relation avec l’Ecologie industrielle.

Mais ces toutes dernières années, l’économie circulaire est devenue un objectif technologique et politique de plus en plus adopté principalement par les grands groupes industriels. Selon les filières industrielles, de nombreuses éco-entreprises visent cet objectif à terme, ainsi qu’un nombre important de parlementaires et d’élus locaux. Par exemple, l’Assemblée française des jeunes chambres économiques à consacré à l’économie circulaire un des thèmes centraux de son activité, en 2014. Et l’Institut de l’économie circulaire, présidé par François-Michel Lambert, fondé en 2013, joue dans ce mouvement un rôle déterminant pour la mobilisation, l’information et la communication. Comme il a été dit tout à l’heure, le Ministère de l’écologie, du développement durable et de l’énergie, appuyé par l’Agence de l’environnent et de la maîtrise de l’énergie, ont intégré l’économe circulaire dans la Loi sur la transition énergétique. Et six ans après 2008, 2014 a ainsi été un moment favorable, pour avancer des mesures techniques et normatives, tout particulièrement concernant les déchets.

Je crois qu’aujourd’hui, à travers des initiatives publiques et privées, la place de l’économie circulaire se situe  favorablement en France, à un moment clé, au sein de l’évolution plus générale des politiques environnementales, dans une perspective d’aménagement et de planification territoriale durable. A l’échelle locale, des industriels, des chercheurs, des élus sont mobilisés. Il existe en France un petit nombre d’éco quartiers, des villes, aussi, qui s’affichent comme durables, néanmoins de façon parfois improbable. Mais encore plus précisément, il existe réellement des zones, que l’on peut qualifier de territoires expérimentaux pour l’économie circulaire, en milieu industriel et urbain. Je pense au port  du Havre - le Gateway du Havre, véritable Port de Paris, mais aussi en milieu agricole, ou péri–urbain, c’est aussi le cas près de Toulouse, grande métropole aéroportuaire, dans la petite zone rurale de Bélesta, depuis plusieurs années, ou en milieu rural avec la bio-raffinerie de Bazancout-Pomacle en Champagne. Ces zones constituent des témoignages originaux, favorables, qui montrent que la planification territoriale française est en train de se renouveler, selon plusieurs dimensions, perceptibles sur le terrain : prise en considération globale des flux matière qui circulent sur les territoires, tentative de transition énergétique, planification territoriale avec émergence de circuits courts pour échanges de ressources et de biens, ainsi qu’expérimentation de l’éco conception.
 
Eléments favorables
 
Du point de vue des éléments favorables, la France, à l’instar des pays développés  dispose de bien des cartes pour « jouer » à l’économie circulaire. Il serait ici trop long  de les envisager dans le détail, quoiqu’elles soient déjà plus ou moins à l’ouvrage, sur le territoire national : technologies éprouvées concernant les déchets, réduction, réutilisation, recyclage, compostage, technologies énergétiques nouvelles (méthanisation, cogénération...), économie de fonctionnalité (l’industriel fabricant vend à ses clients des services pour une durée déterminée, grâce aux biens qu’il produit mais il reste propriétaire et récupère ces biens lorsqu’ils deviennent hors d’usage, les recycle d’une façon ou d’une autre, pour les remettre ensuite sous forme de service sous le marché), écologie industrielle, éco conception, etc. La carte de l’écologie industrielle  ou agro-industrielle est la plus aboutie, comme à Bazancourt, grâce à la transformation des sous-produits en ressources nouvelles à l’échelle des établissements industriels, cogénération d’énergie, recyclage de certains flux matière, etc. L’écologie industrielle, vise alors l’économie circulaire à travers la « symbiose », c'est-à-dire la mobilisation simultanée de toutes les cartes qui viennent d’être évoquées : proximité géographique, possibilités de synergies créée par les entreprises en place, détermination d’éco technologies circulaires, éco conception et enfin collaboration entre les acteurs principaux selon un climat de confiance, implication des institutions publiques locales, dans la mise en place de la symbiose, avec amélioration de la planification.
 
L’économie circulaire existe donc réellement en France, sur la  base d’un mouvement déjà ancien d’écologie industrielle et d’éco conception, qu’elle prolonge. En France, les résultats de l’écologie industrielle sont même mesurables, à l’échelle de certains établissements industriels associés, en amont de l’économie circulaire, en sortie d’usine, concernant les impacts environnementaux, nuisances et pollutions engendrées ou évitées.

Mais les questions de l’éco conception, du bouclage des cycles de vie et d’autre part celle des bénéfices financiers escomptés, amènent de vraies interrogations, dès que l’on sort de l’usine.

Et d’une façon générale, nous ne disposons pas encore de bilans matières, ni de bilans financiers associés sur des territoires pertinents : on se heurte à des questions d’indicateurs et de méthodologie.

En termes d’emplois c’est la même chose. Les prévisions à l’échelle nationale, en ce qui concerne la transition énergétique ébauchée, nous laissent alors bien rêveurs. L’Institut de l‘économie circulaire a ainsi estimé que l'économie circulaire emploie déjà près de 600 000 personnes en France, et que l'extrapolation à la France d'une étude commandée par la Commission Européenne en 2012 indique qu'une réduction substantielle de notre consommation en ressources naturelles permettrait d'en créer entre 200 000 et 400 000 supplémentaires. De son côté, l’ADEME, mentionnée tout à l’heure, parle de 800 000 emplois espérés à l’horizon 2050, les énergies renouvelables apporteraient, spécifiquement, 400 000 emplois d’ici 2020, pour une augmentation de 3 % du PIB...
 
Eco-conception : l’obstacle du « bouclage »  du cycle de vie
 
L’éco-conception se caractérise par une vision globale, c’est une approche multi-étapes : elle prend en compte toutes les étapes du cycle de vie des produits, depuis l’extraction des matières premières jusqu’au traitement des produits en fin de vie, en passant par la fabrication, le transport et surtout l'utilisation. Elle veille à ce que les gains environnementaux, à une étape du cycle de vie du produit, ne se traduisent par une dégradation dans une autre étape. Mais toute la connaissance obtenue sur les impacts et les savoirs faire sont concrétisés dans le seul produit. Une fois vendu ce qui arrive au produit dépend de comportements d’usagers, d’initiatives de différents acteurs et de processus qui échappent au contrôle du concepteur. En fait, l’entreprise qui fabrique le produit « éco conçu » va pouvoir contrôler la chaîne d’approvisionnement et de réalisation, mais pas l’aval. C’est pourquoi l’approche multi étapes rencontre des obstacles considérables. En un mot, la question posée à l’éco-conception, comme à l’économie circulaire toute entière, est celle du « bouclage » effectif du cycle de vie original des matières premières, depuis l’utilisation des biens, jusqu’à leur utilisation, compte tenu de la volonté de réintroduire ces matières (devenues secondaires en cette étape ultime) dans un nouveau cycle de vie.
 
Les éléments favorables pour l’économe circulaire, bien que variables, sont approximativement comparables, de France en Allemagne, au Danemark, ou même au Japon,  d’un Etat développé à un autre.

Mais c’est infiniment plus compliqué pour les pays en développement, ou même émergents. Le développent inégal engendre en effet des conditions radicalement spécifiques, en Afrique, en Amérique latine, en Inde ou Chine. Ce qui ici pourrait y être favorable pour l’économie circulaire y trouve, là-bas, des obstacles, notamment socio culturels et massifs, qui s’avèreraient infranchissables,  à vouloir appliquer une sorte de modèle unique à une trop grande hétérogénéité des facteurs socio culturels. A l’évidence, le « modèle Robinson Crusoë » a définitivement fait long feu. Mais il appartient maintenant à une multipolarité planétaire - et à l’échelle des systèmes locaux de production et de consommation et d’échange, d’assumer un développement et économique de type nouveau, non plus « linéaire » mais  par hypothèse circulaire.

C’est alors dire que les conditions favorables pour l’émergence d’une économie circulaire, perceptibles en France, comme il vient d’être examiné, ne doivent pas masquer par ailleurs les obstacles à franchir, partout, à tous les stades structurels du développement,  y compris dans les pays en développement ou émergents, comme en Chine. Ces obstacles se présentent, outre les lois scientifiques relatives à la thermo dynamique et à l’entropie, selon quatre ordres principaux : difficulté d’harmoniser les implications privées et gouvernementales, relation très complexe entre modalités de fonctionnement économique des entreprises et modalités technologiques à explorer - et à adapter, complexité du repérage d’indicateurs fiables, en terme de flux matières et de flux financiers

Comment voyez-vous le développement de l'économie circulaire en Chine ? Quelles sont les expériences françaises de développement d'économie circulaire qui pourraient être appliquées en Chine ?

Se développer dans une logique d’économie circulaire, c’est considérer partout les dynamiques de développement urbaines et rurales, au sein d’un un vase ensemble plus large de relations entre la biosphère et les activités humaines. Celles-ci deviendraient à terme terriblement mortifères si le développement « linéaire » contemporain persistait à terme, notamment à l’échelle de la Chine toute entière tel qu’il y progresse, à allure vertigineuse depuis une quinzaine d’années. En raison même de cette contradiction aiguë, à titre de comparaison avec les pays occidentaux avancés, lexemple de la Chine présente d’abord  l’intérêt d’exister, plus qu’ailleurs, grâce à l’application de la « Loi pour la promotion de l’économie circulaire »  et à une échelle significative, dans des zones municipales d’expérimentation (couvrant des dizaines, des centaines voire des millions d’habitants) !
Il existe en effet Chine des centaines de zones et de projets locaux d’économie circulaire, en tout cas dénommés ainsi, souvent en cours de réalisation.  Cela permet de visualiser a priori, concrètement, à une telle échelle, la traduction de ce que pourrait être une administration du territoire tournée vers cet objectif avancé. Lorsque l’on considère les dynamiques croisées de décentralisation, d’urbanisation et d’internationalisation, on peut alors comprendre aujourd’hui comment les collectivités territoriales chinoises, c'est-à-dire les « systèmes d’organisation, de production, de consommation et d’échanges locaux », se trouvent aujourd’hui en première ligne, face aux défis environnementaux et organisationnels de l’économie circulaire. Et, à l’observation, l’économie circulaire y apparaît dès maintenant comme un nouveau levier, pour faire évoluer graduellement le domaine réglementaire, les capacités de concertation et d’innovation ainsi qu’à terme la compétitivité industrielle.

Comment j’entends l’économie circulaire chinoise, notamment dans le deuxième livre que j’ai co-écrit avec Vincent Aurez (« L’économie circulaire : un désir ardent des territoires », JC Lévy, Vincent Aurez, Presses des Ponts et Chaussées, Paris, 2014). Nous observons des zones relativement avancées, mais totalement ignorées dans le monde (et même de la plupart des chinois !) –  par exemple la Municipalité de Guyang, dans le Guizhou, ou  encore la zone d’engrais phosphatés du groupe Lubey, à Wudi, dans le Shandong. C’est pourquoi je préfère me référer à un exemple qui est aussi visible sur le « net » bien que selon des informations parfois incertaines... Cet exemple n’est pas le plus abouti, mais il est peut-être - pour cette raison même – très significatif.

C’est pourquoi nous nous sommes attachés à visiter Caofeidian, district située dans la ville de Tangshan, dans la province du Hebei.

Cet exemple vivant m’amène alors à vous dire que je ne pense pas qu’il est envisageable d’appliquer des expériences françaises d’économie circulaire en Chine, pas plus que des « smart cities », d’autant moins que celles-ci ne sont réellement abouties  ni en France ni en Chine ! D’autant enfin qu’il n’y a aucun modèle, nulle part. La demande des collectivités chinoises porte d’ailleurs sur les technologies avancées de transports ou d’énergie, sur de l’ingénierie performante, plus que sur la planification territoriale d’éco-cités proprement dites. Celle-ci est réalisée en Chine par les collectivités elles-mêmes, grâce à leurs instituts d’urbanisme, puis par des développeurs et des opérateurs, sans maîtrises d’ouvrage déléguées et de surcroît dans l’urgence – face à la pression démographique, ce qui laisse parfois à désirer, avec de nombreux projets bas-de-gamme. L’intérêt des collectivités et des autorités chinoises, se limite, le plus souvent, à des services de consultance sur des points technologiques précis plutôt qu’à la globalité d’un projet. Si les collectivités chinoises envisagent dans leur propre logique de nouer effectivement des relations dans le champ des éco-quartiers, des éco-villes,  des « smart cities », c’est moins pour importer un modèle étranger, que pour y rencontrer, à la faveur des coopérations, des élus expérimentés ou des opérateurs, de façon pragmatique, aptes à favoriser chez-elles des investissements ou des technologies avancées. C'est-à-dire que ces échanges se situent dans le domaine financier et concurrentiel.
 
« L’économie circulaire en Chine »
Extrait de Jean-Claude Lévy, Vincent Aurez L’économie circulaire : un désir ardent des territoires, Presses des Ponts, 2014
 
La zone industrielle de Caofeidian s’étend sur près de 2 000 km2 et prévoit d’accueillir 260 000 résidents. Composée de parcs, de zones industrielles fonctionnant sur le principe de l’économie circulaire et des zones résidentielles, elle a été un des premiers projets de ce type à être élevé au rang de zone de développement national (et non plus provincial) ce qui lui a permis au départ de bénéficier de quelques aides financières, droits et politiques préférentielles d’État. Elle a été conçue sur la base de 141 indicateurs écologiques qui mettent principalement l’accent sur les objectifs environnementaux (alors que les indicateurs socio économiques sont toutefois bien moins nombreux). Ce système d’indicateurs est utilisé comme cadre réglementaire et outil de contrôle pour le développement et les performances de la zone.
En 2006 le développement de Caofeidian fut inscrit dans le 11ème plan quinquennal, et son plan de développement fut approuvé par le Conseil des affaires d'État en janvier 2008. Depuis 2005, ce ne sont pas moins de deux cents milliards de yuans qui auraient été investis pour Caofeidian. C’est aujourd’hui une zone de développement technologique active,  à cheval sur la mer, dans le golfe de Bohai, qui devrait accueillir en principe sept parcs industriels, avec un minimum d’énergie et de déchets grâce à l’application de l’économie circulaire : tous ne sont cependant pas encore construits ou en activité, loin de là. L’écologie industrielle engendrée à Caofeidian par cette concentration d’entreprises dépasse en fait le simple périmètre de l’éco cité  (« smart city ») projetée : les déchets ferreux des industries métallurgiques, par exemple, sont appelés à être acheminés vers une cimenterie en dehors de la ville, alors à incorporer à la production de matériaux de construction. La vapeur d’eau émise par l’usine de sidérurgie est récupérable et utilisable dans les processus de désalinisation de l’eau, pour le refroidissement de plusieurs usines de la zone. Enfin le gaz de houille, produit au cours de certains procédés de transformation du charbon, serait récupérable pour 94% des besoins en électricité de l’usine. Cela empêcherait des déperditions inutiles de matières réutilisables et permettrait l’économie d’autres types d’énergie (qui n’auront pas à être acheminées jusqu’à la zone, limitant encore d’autres types de coûts et de dégradations environnementales). En matière d’énergie, le parc aura recours aux énergies renouvelables, mais aussi à une centrale à charbon dite « ultra-supercritique », c’est à dire une technologie de pointe, plus efficace et moins polluante que les centrales thermiques habituelles pour générer l’électricité ; en d’autres termes, cette centrale permettrait de produire plus, avec moins de matières premières, tout en polluant moins. Un terminal de Gaz Naturel Liquéfié est également en construction pour assurer les besoins de la ville en gaz, énergie moins polluante que le charbon. Mais il y a parfois loin et bien du temps, même en Chine, depuis la carte vers le territoire !
 
La promotion de Caofeidian en tant que représentative de l’économie circulaire n’est pas usurpée. Toutefois, en se basant notamment sur la coopération décentralisée, de pouvoir local à pouvoir local - « sister towns », entre la ville suédoise de Malmö et Tangshan/Caofeidian, l’agence Suédoise pour l’Analyse des Politiques de Croissance a élaboré un rapport assez négatif, sur l’expérience de la Suède dans les partenariats de construction d’éco-cités en Chine.
 Ce rapport démontre que très peu d’entreprises suédoises ont finalement été impliquées dans la construction de la zone de Caofeidian, contrairement aux accords préliminaires. Elles ont souvent été retirées lors de la phase de mise en œuvre du projet, au profit d’entreprises chinoises proposant des services moins onéreux, et surtout subventionnées par les autorités, afin de diminuer leurs prix. Au niveau politique, un manque de continuité et gestion aurait été constaté, ainsi que les points suivants relevés : mauvaise coordination des projets, processus de décisions opaque, important taux de remplacement des décisionnaires chinois, manque d’informations, exclusion des entreprises suédoises des processus d’enchères, retards de paiements et de projets, entreprises suédoises finalement non rémunérées pour leur participation à l’élaboration des projets, demande régulières de fonds supplémentaires et de subventions au gouvernement suédois...
 Une expertise indépendante, ni suédoise, ni chinoise, serait alors intéressante à réaliser. Peut-être, l’économie circulaire n’est-elle pas une denrée exportable ?? Cet exemple permet de le penser. Quoi qu’il en soit, il est vraisemblable  que « l’import-export » ne s’accorde pas aisément avec la complexité des systèmes de production locaux et avec la lenteur variable du développement social urbain, en Chine comme ailleurs.
 
A Caofeidian, certains de ces sites sont construits, mais la plupart n’existent pas encore, ou ne sont pour l’instant pas opérationnels. Les services promis aux habitants n’existent pas non plus, si bien que ceux-ci n’ont pas encore investi la zone. Deux universités de Tangshan ont cependant été déplacées dans Caofeidian et devraient ouvrir à la rentrée de septembre 2015, ce qui devrait accélérer son développement. Les zones industrielles sont plus développées, et le port est déjà le 12ème du pays concernant les marchandises traitées. Les parties urbaines sont en construction de manière à minimiser l’empreinte écologique des bâtiments, mais aussi de leurs occupants, qui pourront se rendre au travail à pied ou à vélo, par des voies fonctionnant comme des corridors écologiques. Tous les services (banques, centres commerciaux, hôpitaux…) seraient alors également situés dans le périmètre de marche des habitants. L’écotourisme serait aussi promu grâce à la création et préservation de zones humides et de fermes biologiques, qui pourront être visitées afin de sensibiliser le public à la protection des espaces naturels fragiles.
Au total, Caofeidian est une initiative d’économie circulaire chinoise certainement prometteuse, mais il faut lui laisser du temps : certaines incertitudes y demeurent quant à la capacité de la Chine à transformer en ville test de l’économie circulaire ce qui est surtout, ici, pour l’instant, un cluster d’usines, appuyé sur l’écologie industrielle.
[…] L’économie circulaire en Chine bénéficie enfin – ce qui n’est pas vraiment le cas ailleurs, de ligne de lignes de budget spécifiques et notables, comme en témoigne la répartition des crédits financiers en faveur du développement durable accordés par les 21 principales banques de Chine. Sur les presque 52 000 milliards de Yuan, 361 milliards concernent des crédits pour l’efficacité énergétique et les services contribuant à la protection de l’environnement. De ces 361 milliards de Yuan, 63 millions sont destinés spécifiquement à des projets expérimentaux d’économie circulaire. Ces données n’incluent pas les aides gouvernementales directes au demeurant assez faibles pour les initiatives pilotes, ni les financements directs des autorités locales plus considérables. Pour autant que l’on puisse l’apprécier, le sentiment général de la population chinoise c’est alors que les pratiques d’économie circulaire font figure d’expériences modestes mais pionnières, tant par l’approche politique systémique entamée depuis le début des années 2000, que par les fonds non négligeables investis et par l’échelle des projets mis en œuvre.  
 
La stratégie d’accélération pour l’économie circulaire en Chine :
 La stratégie de l’accélération du développement de l’économie circulaire a mis en lumières les axes d’actions suivants :
- L’élaboration et l’optimisation de la réglementation, du système de soutien politique, du système d’innovation institutionnelle et technologique et du mécanisme d’incitation et de contrôle relatifs au développement de l’économie circulaire
- L’amélioration du rendement de l’utilisation de ressources, la réduction du volume final de déchets à traiter, la création d’une quantité visible d’entreprises exemplaires répondant aux exigences du développement de l’économie circulaire
- La promotion de la consommation « verte », l’amélioration du système de la collecte, de la réutilisation et de la valorisation de ressources renouvelables
- La création de parcs industriels (ou agro-industriels) et de villes économes en ressources et respectueuses de l’environnement répondant aux exigences du développement de l’économie circulaire
- L’expérimentation de l’économie circulaire selon une formule expérimentale planifiée de 100 villes modèles pour l’économie circulaire (Circ. NDRC  n°1720, 2013)
 
Ni exportable, ni importable, l’économie circulaire chinoise a cependant besoin du marché international, qui porte en lui bien des normes, mais aussi la diversité des offres et demandes, y compris françaises, d’autant que la multipolarité de la géographie de la planète en accentue les différenciations. C’est pourquoi, bien qu’apparemment en échec, l’expérience inaboutie de Caofeidian avec Malmoë, montre qu’il existe réellement un champ de coopération ouvert à l’aide à maîtrise d’ouvrage, sur des opérations précises d’aménagement et d’urbanisme, y compris sur l’économie circulaire.

Enfin à l’échelle des échanges internationaux, les règles du jeu entre pouvoirs publics et opérateurs privés restent problématiques, eu égard à la concurrence, aux procédures du marché, en relation avec ainsi les conditions de retour sur investissement et de rémunération. C’est aussi pourquoi en amont des opérations d’aménagement et d’urbanisme, il est souhaitable de promouvoir non pas des études, mais de véritables recherches scientifiques d’intérêt local et public, grâce au dialogue franco chinois de haut niveau sur les échanges humains instauré en 2014 par le Présidents XI Jin Ping et François Hollande.

L’économie circulaire a besoin de devenir un objet de recherche acceptable par les grandes universités. Ce n’est pas encore le cas en France quoique des efforts stratégiques franco-chinois pourraient porter, spécifiquement, sur l’économie circulaire, avec une visée non concurrentielle, grâce à des projets de recherche conjoints, sur des aires territoriales circonscrites, de taille relativement modestes, appliquées par exemple à la détermination des indicateurs énergétiques de ces projets, à la condition que ces recherches soient menées conjointement, par des chercheurs rémunérés, en liaison avec leurs universités et contractuellement sous contrôle des maîtres d’ouvrage des deux parties

Quelles sont, d'après vous, les questions auxquelles l'économie circulaire de Chine devrait prêter attention tout particulièrement ? Quelles missions devraient mener les gouvernements et entreprises dans le processus de développement d'une économie circulaire ? Quels conseils ou suggestions pouvez-vous apporter en ce qui concerne l'économie circulaire en France et en Chine ?

« L’économie circulaire : un désir ardent des territoires », ouvrage ci-dessus, porte sur la trajectoire historique de l’économie circulaire et sur la planification territoriale durable, notamment sur l’exemple significatif du « Grand Paris », et sur l’entrée graduelle de l’écologie (Cf. Agendas 21) et des Technologies de l’information et de la communication, dans l’espace géographique du Développement multipolaire de la planète. Le cas de la Chine y occupe une place très importante, au même titre que celui de l’Afrique ou que les autres Pays en Développement. (PED).

Et pour répondre très directement concernant les préoccupations chinoises, il me semble que, sans cesser de viser le marché international des technologies avancées, générateur d’innovations souvent considérables, l’attention de la Chine, en termes d’économie circulaire, devrait aujourd’hui persister d’abord sur les recherches fondamentales, prioritairement dans le cadre de son propre niveau d’organisation économique et sociale.

 A l’examen des budgets consacrés à la recherche scientifique, cela paraît être le cas. Mais je ne sais pas si le budget consacré aux sciences sociales et à la biodiversité est à la même échelle que celui qui est affecté aux sciences exactes ? Je ne sais pas non plus si la problématique de l’économie circulaire « à la chinoise » englobe l’étude des sociétés primitives chinoises.

J’aimerais insister à ce sujet. Lorsque je place en évidence, sur la page de garde de ce deuxième livre, une photographie des maisons de terre circulaires des Hakkas, les « Tulous », dans le Fujian,  je fais allusion à cette dimension ethnologique de la recherche, parce que c’est en termes globaux de civilisation que la question écologique émerge désormais. Et si l’on veut que l’hypothèse de l’économie circulaire ne reste pas une notion vague, une commodité de langage dénuée d’efficace scientifique, elle doit être appelée à devenir la matrice d’une sorte de mutation de la société contemporaine, un concept  susceptible de rattacher diverses perceptions à l’économie circulaire et d’en organiser les connaissances, y compris à propos de leurs retombées en termes de civilisation, c’est à dire un vrai concept scientifique.

Ce fut le cas, grâce à la diversité des nombreux philosophes comme Adam Smith qui ont conçu l’économie libérale, applicable au XVIIe siècle britannique, puis au monde entier, dont témoigne le mythe de Robinson Crusoë, évoqué tout à l’heure lors de votre interrogation sur l’imminence de l’imminence de la question écologique.

Ce n’est plus l’imminence de la question écologique mais c’est celle de l’économe circulaire qui interroge la Chine – autant que le monde entier. Peut-être alors appartiendrait-il à la recherche scientifique chinoise persévérer dans cette voie, pour obtenir des crédits, et réaliser des recherches dans cette direction. Cela n’est encore pas le cas en France : il y a trop peu de territoires engagés dans l’hypothèse d’une économie circulaire appliquée. En revanche, comme il vient d’en être parlé, la Chine dispose d’un socle d’expérimentation original, tant en raison de la nature projetée de son économie socialiste, qu’en raison des contraintes de  planification territoriale qu’elle impose à son développement, entendu comme durable, selon une double visée, d’économie circulaire et de civilisation  écologique.
En attendant, il me semble que la question N° 1 qui se pose aux autorités chinoises est celle de la qualité et de la quantité de la production énergétique, associée à celle de la nature des pollutions engendrées par les énergies consommées dans le fonctionnement des écosystèmes ; cela regarde prioritairement l’établissement d’une relation écologiquement positive, entre le développement des filières industrielles et le développement social harmonieux du territoire.
 
Quels  ordres de mission principaux ?
 
Les missions auxquelles la Chine dit prêter attention sont alors comme ailleurs de quelques ordres principaux : difficulté d’harmoniser les implications privées et gouvernementales, relation très complexe entre modalités de fonctionnement économique des entreprises et modalités technologiques à explorer - et à adapter, complexité du repérage d’indicateurs fiables, en termes de cycles énergétiques, de cycles de l’eau, et plus en termes de flux matières et de flux financiers.
La généralisation réussie de l’économie circulaire en Chine dépendra des politiques mises en place, de la rentabilité économique des modèles adoptés mais aussi des transferts de technologies effectués.
 L’essor de l’économie circulaire en Chine doit maintenant répondre aux défis de l’organisation des circuits de matières et d’énergie dans les zones rurales (profondément modifiées par la privatisation des entreprises et par l’essor économique), du soutien aux PME/PMI, de la disponibilité de sources de financement stables pour les collectivités territoriales, de la rentabilité économique dans l’utilisation de nouvelles technologies largement moins polluantes et de la compétitivité des énergies renouvelables par rapport au charbon et au gaz naturel. Le rapport coûts/bénéfices du traitement des déchets, avec récupération de matière et d’énergie, reste encore prohibitif pour de nombreuses entreprises, surtout les PME/PMI, très dépendantes d’un accès au crédit encore difficile.
 L’une des missions fortes réside enfin dans l’objectif d’éco-conception des produits, qui permettrait à la fois d’abaisser le coût de traitement, mais aussi d’augmenter les capacités de production de matières premières secondaires ainsi que l’emploi, à partir de ces mêmes produits.
 
Très concrètement, portant sur les cycles de l’énergie, sur le cycle de l’eau, etc., sur le fonctionnement futur des écosystèmes, ces objectifs s’imposent quoique dans un désordre parfois contradictoire. Leur hiérarchisation appartient à la fois à l’autorité du gouvernement central et à la proximité géographique nécessairement autonome – diversité oblige, qui appartient aux gouvernements locaux.

On peut alors risquer une liste non exhaustive des missions qui attendent d’ailleurs autant les gouvernements chinois ou français que ceux du monde entier :
  • implication des institutions publiques locales, en tant que dispositifs d’intégration, au titre de la « symbiose » envisagée l’économie circulaire,
  • contribution au développement des synergies créées par les entreprises publiques et les initiatives privées en place,
  • mobilisation des acteurs clés et incitation aux échanges et au dialogue,
  • incarnation d’un système de valeurs mettant l’emphase sur le développement industriel durable par les différents acteurs.
Ce ne sont là des facteurs généraux dont il faut mesurer la pertinence en temps utile, à chaque niveau d’organisation administratif ou écosystème.

En tout cas d’où je parle, je n’aurais pas l’outrecuidance de donner des conseils, n’en étant pour l’instant qu’à l’heure de formuler de hypothèses.

Je pense alors pour illustrer ma modestie réelle à ce sujet, à une formule que formulait il y a déjà quelques années Jacques Prévert, un ami poète français, qui s’exprimait un peu comme un poète taoïste : « J’ordonne le désordre. », disait-il !

C’est évidemment à la Chine de trouver elle-même sa Voie.
 
Jean-Claude Lévy

Mardi 30 Juin 2015

  

Vie de l'Institut | Communiqués de presse | Revue de presse






Librairie
Librairie





Dernier Tweet

Kedge Business School FEDEREC Fondation Nicolas Hulot GrDF La Poste
       

Institut de l'économie circulaire © 2017